Saphire et Ananie, pour le meilleur et pour le pire
Jean Loignon
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Certains passages bibliques peuvent nous surprendre. Le jugement porté sur Saphire et Ananie peut nous laisser pantois si nous ne faisons pas la différence entre le message de Jésus et l’institution qui en a résulté.
Table des matières
Une histoire biblique étonnante
C’est une histoire horrible, qu’on s’étonne de trouver dans le Nouveau Testament, où est censée rayonner l’amour du Christ.
Parce qu’il se passe au sein de la première communauté chrétienne, nommée ici pour la première fois « église », ce récit peut tout à fait nourrir un anticléricalisme primaire.
C’est dans le livre des Actes des Apôtres (4,32 – 5,11) et c’est l’histoire d’un couple, celui d’Ananie et de Saphire, présentée par Théovie, dans son cycle « Femmes du Nouveau Testament ».
Le couple qui refuse de partager
Nous sommes peu après la Pentecôte et ses premières conversions.
Sous la direction des apôtres, et particulièrement de Pierre, s’est constitué une sorte de kibboutz urbain chrétien, pratiquant un communisme intégral, car ils étaient un seul cœur et une seule âme (4,32).
Et comme de grands écarts de richesses séparaient les membres de la communauté, ceux qui étaient riches étaient fortement incités à vendre tout ou partie de leurs biens et à en remettre le prix aux apôtres qui en assuraient le partage de façon égalitaire.
Le couple Ananie et Saphire juge bon de ne pas remettre l’intégralité de la vente d’une propriété à Pierre, qui divinement averti, dénonce publiquement le mensonge d’Ananie, lequel meurt aussitôt.
Son corps est évacué pour être enterré par quelques jeunes de la communauté.
Alors absente et ignorant le sort de son mari, Saphire arrive et subit l’interrogatoire de Pierre.
Elle confirme naïvement la supercherie, à laquelle elle semble avoir été étroitement associée. Pierre lui révèle la mort de son mari et lui annonce un sort analogue.
Saphire expire aussitôt et les « nettoyeurs se chargent de l’inhumer ».

Un jugement sévère
Certes, il ne s’agit pas d’exécutions, comme des sectes peuvent en commettre. Le couple a menti devant Dieu mais son péché n’est pas présenté comme une mort spirituelle, mais comme une mort réelle, avec les détails matériels à la clé.
Aucune offre de repentir, aucun pardon et on pense immédiatement à la parole de Jésus s’interposant lors de la lapidation d’une femme adultère : que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre… (Jn 8,7).
Or, précisément, Pierre n’a-t-il pas fait bien pire qu’un détournement de fonds, en reniant Jésus trois fois lors de la nuit de la Passion? Comment expliquer cette dureté de cœur prêté à Pierre, le premier des apôtres? N’y aurait-il pas chez l’auteur de ce récit une intention critique visant sa primauté et la radicalité des premières communautés?
La minorité de Saphire
À cette époque, les femmes étaient des mineures, n’existant que par leur statut de fille, d’épouse ou de mère souvent sans identité propre.
Or, le texte nous présente un couple, où le mari et la femme sont nommés, agit à égalité, loin de la soumission habituelle à laquelle étaient vouées les femmes.
Cette conception étonnamment moderne n’a-t-elle pas été jugée alors comme un facteur aggravant, justifiant une égalité dans le châtiment?
Une Saphire soumise et ignorante aurait-elle sauvé sa tête, devant une direction bien masculine de l’Église? Et qu’a pensé Marie de Magdala de cette affaire?
L’institution de l’Église
Alfred Loisy, exégète et prêtre (dissident) catholique, a écrit : « Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Église qui est venue ». Pour le meilleur et pour le pire, car la peur saisit toute l’Église et tous ceux qui apprenaient l’événement. (Ac 5,11).
* Originalement publié le 25 avril 2025 dans Théovie : Femmes du Nouveau Testament.
Auteur

Jean Loignon
Professeur agrégé d’histoire, avec maîtrise de médiation culturelle et licence de théologie protestante. Président de conseil presbytéral en région parisienne, membre des synodes (régional et national) de l’ERF et de l’EPUdF et prédicateur laïc. Collaborateurs à Réforme, Ouest-Info (journal régional de la région Ouest de l’EPUdF), Aujourd’hui Credo, MonCredo.