Dans ce premier épisode de la cinquième saison du podcast, Stéphane et Joan explorent notre rapport aux modèles qui inspirent nos vies et notre foi.
Entre figures religieuses, personnalités publiques et proches du quotidien, ils questionnent notre quête de perfection et invitent à privilégier des modèles authentiques, imparfaits et humains, capables d’inspirer sans devenir des idoles.
Transcription:
Table des matières
[Stéphane] Bonjour, bienvenue à Question de croire, un podcast qui explore la foi et la spiritualité une question à la fois. Et pour débuter notre cinquième saison, on se demande comment bien choisir ses modèles.
[Joan] Bonjour, Stéphane, et bonjour à toutes les personnes qui nous écoutent.
[Stéphane] Bonjour Joan.
La pression liée à un prénom
[Joan] Ah, tu as dit bonjour, Joan. Tu vois Joan déjà c’est un modèle pour moi parce que c’est qui? C’est Joan Baez. Eh oui. Mes parents ont choisi mon prénom parce que voilà, formidable, tu connais John Baez quoi, je veux dire révolutionnaire antitout ou pro-tout, chacun dira ce qu’il veut.
Oui, ils ont fait encore plus fort. Ils m’ont donné aussi Angela ou Ángela. Bon, après, des Ángela, il y en a eu dans toute ma lignée espagnole sur plusieurs générations. Mais bon, Angela, on sait très bien que c’est Angela Davis.
Et Rosa, il y a aussi beaucoup de Rosa dans ma famille espagnole. Mais là, c’était Rosa Luxembourg. Donc, mes parents étaient-ils, sont-ils des gauchos? Pas du tout!
Quand les gens me demandent un peu, pourquoi tu t’appelles Joan? Parce que c’est vrai que normalement on se dit Joan et j’ai dit : « c’est John Baez », à chaque fois ils me font « oh là, là, sacré programme ».
Sauf que moi, je vis assez bien avec cet héritage, parce qu’une fois, j’ai entendu un jeune étudiant en théologie, quand j’allais au Bénin pour les formations d’auxiliaires de bibliothèque, pour former des gens dans mon équipe et tout, qui a fait une prédication très drôle, assez humoristique, pour dire que lui, en tant qu’étudiant en théologie, futur pasteur, il avait toujours envie d’être président.
Effectivement, c’est parce qu’il avait un prénom qui le prédestinait à cela, puisque ses parents, lui souhaitant un brillant avenir, l’avaient prénommé Chirac.
Donc, il a dit que quand il est devenu président de l’Amicale des étudiants en théologie du Bénin, il a senti vraiment, quelque part, il avait honoré l’intention de ses parents, qui avaient pris Chirac comme modèle pour lui.
Le pasteur comme modèle de la vie chrétienne
[Stéphane] C’est vrai qu’on reçoit parfois, par nos noms ou par nos fonctions, une certaine pression. Moi, ça me fait penser au titre de pasteur. On utilise beaucoup « pasteur » ou « révérend » dans mon Église.
Comme je l’ai déjà signifié, moi je suis un peu allergique aux titres qui sont un peu honorifiques. Je trouve ça pompeux. Je dis toujours : « Appelez-moi Stéphane. Vous pouvez me tutoyer, ça va bien ». Mais je peux comprendre que dans certains contextes, c’est comme ça que ça fonctionne.
J’ai reçu un mandat de travailler avec une communauté essentiellement camerounaise. Il y a des gens d’un peu partout, mais la majorité est camerounaise. Et depuis le début, c’est pasteur Stéphane, pasteur Stéphane, pasteur Stéphane. Bon, j’ai décidé d’accepter, pas de me battre, parce que pour eux et pour elles, c’est important.
Mais je trouve des fois, on a tendance à mettre le pasteur sur une espèce de piédestal. On investit tous nos fantasmes dans le sens où le pasteur, c’est quelqu’un de bien nécessairement, c’est quelqu’un de très éduqué, c’est quelqu’un d’une très grande sagesse et Dieu sait qu’on en a rencontré que non, ce n’est pas du tout le cas. Mais on sent qu’on doit projeter quelque chose et il y en a qui jouent un peu le jeu.
Moi, mon anecdote d’aujourd’hui, les Québécois peut-être comprendront la référence, surtout si vous avez été aux alentours du Québec dans les années 1990, j’ai vu une vidéo de l’Église MCI, je ne sais pas, je n’ai pas vérifié l’acronyme.
C’est un jeune pasteur qui lance un message. Venez à l’église, 16 septembre! Vous allez être accueillis! et je vois le nom Benjamin Carbone. Puis là, j’ai dit, mais est-ce le fils du célèbre Alberto Carbone, qui était un télévangéliste au Québec dans les années 1990? Eh bien oui, il a repris l’entreprise familiale, je pourrais dire.
[Joan] Benjamin, si jamais on vous ramène des followers, dis-le-nous, c’est important qu’on sache.
[Stéphane] Ah ben oui. Ce que j’ai remarqué en faisant un peu de recherche, c’était lui et son épouse. Il y a des cas où, comme toi Joan, avec ton époux, vous êtes tous les deux pasteurs, mais ce n’est pas l’image du beau couple parfait, l’épouse, le mari, les enfants parfaits, ce que j’appelle la vie Instagram, il n’y a rien qui dépasse, tout est beau.
Donc, il se présente comme des modèles de la foi, des modèles de bon chrétien. Ce n’est pas ça la vraie vie, là. Qu’est-ce qu’on cherche là-dedans? Qu’est- ce qu’on cherche à projeter?
Qu’est-ce que les gens recherchent là-dedans, pourquoi on veut que nos pasteurs, nos prêtres ou nos leaders religieux, soient des modèles, soient plus que parfaits.
Dolly Parton, un modèle surprenant
[Joan] Et d’ailleurs, ça me renvoie un petit peu à l’idée source de l’épisode. En fait, moi, je t’ai dit, il y a Dolly Parton qui est morte. Tu m’as dit, « Je ne connais pas trop. Je n’écoute pas trop de la country ».
En fait, Dolly Parton, quand elle est morte, j’ai eu tellement de gens dans mon feed des réseaux sociaux qui lui ont payé un hommage, qui ont parlé d’elle, qui ont reposté ses chansons, qui ont parlé de sa vie, qui lui ont dit merci à titre posthume.
Du coup, j’ai écouté un peu des épisodes de trucs et de machins, j’ai regardé des publications. Enfin, vraiment, ça m’a touchée parce que je connaissais Dolly Parton, mais je n’avais jamais trop fait attention.
Elle vient des Smoky Mountains, un milieu vraiment assez rural, assez montagnard, assez cow-boy. Et elle s’est construit un personnage flamboyant en s’inspirant d’une femme de son entourage que tout le monde traitait de pétasse.
En fait, c’était vraiment la femme du village, où quand on passait à côté d’elle, on disait aux enfants, aux petites filles, il ne faut surtout pas ressembler à cette dame. Pour qui elle se prend avec ses cheveux peroxydés, tout blond moche, ses talons, son maquillage, son allure? En plus, elle essaie d’attirer les hommes.
Et puis elle, petite fille, dans une famille très chrétienne, vraiment très chrétienne, elle disait, mais un jour, moi, je serai comme cette femme. Parce qu’elle, au moins, elle ose qui elle est. Elle n’a pas peur, elle n’a pas honte.
Elle vient d’une famille où on chantait beaucoup, comme c’était souvent le cas dans ces milieux-là. Un petit peu à la Céline Dion, pas du tout la même chose, mais de grandes familles, on chante, on sort le banjo, le truc, le machin.
Et toute sa vie, en fait, elle a été une chrétienne hyper investie pour l’égalité des droits, pour les personnes LGBTQ+, les personnes queer, pour la early literacy, pour tout ce qui est l’apprentissage précoce de la lecture. Elle a créé une sorte de programme pour les enfants, pour qu’ils lisent.
Elle se fait beaucoup attaquer par les chrétiens conservateurs. Elle n’en a jamais rien eu à taper. Évidemment, elle avait un empire, elle était très riche. C’est une businesswoman, elle a été hyper intelligente en termes de business.
Mais ce qui est marrant, c’est que toute sa vie, même en étant assez vieille, elle avait ce look-là avec les cheveux blond jaune, un peu le look dingue, les maquillages flamboyants. Et toujours parce que cette femme, quand elle était petite fille, a été son modèle d’émancipation, d’oser être qui elle est. Et sa famille a eu un peu de mal, je pense, mais en fait, ils ont fini par s’habituer.
Je trouve ça formidable, un exemple de vie chrétienne à contre-courant, en fait, de ce dont tu parles. Ça n’a rien à voir avec ça et c’est hyper inspirant pour les générations maintenant.
Jésus, un révolutionnaire qui est devenu un modèle
[Stéphane] C’est vrai que c’est très intéressant. On regarde certains chrétiens, ils vont dire : « Moi, je suis Jésus. J’admire Jésus. J’aspire à être comme Jésus ».
Mais on regarde ne serait-ce que dans les évangiles, les amis de Jésus, c’est, entre guillemets, toutes les mauvaises personnes. Ce sont les prostituées, les lépreux, les collecteurs d’impôts. Toutes les personnes qu’on veut mettre au ban de la société, c’est ça les amis de Jésus.
On s’attaque aux pharisiens. Ils étaient toujours à débattre et à essayer d’en découdre avec Jésus. Mais dans la société de l’époque, les pharisiens étaient considérés comme les bons croyants qui allaient au temple, qui respectaient les règles de la religion et tout ça. Et c’était Jésus qui provoquait, qui challengeait le statu quo, qui remettait les choses en question.
Et 2000 ans plus tard, ce qu’on voit, c’est que le révolutionnaire ou celui qui voulait brasser la cage est devenu le modèle et les bonnes personnes sont devenues les moins bonnes personnes.
Marie Durant, un modèle pour les protestants français
[Joan] Moi, je me demande aussi pourquoi est-ce qu’on préfère souvent des modèles morts. Pourquoi est-ce qu’on prend beaucoup de modèles morts en exemple? Pourquoi est-ce que les gens qui sont là, qui justement se décarcassent, font du transport illégal de migrants et de migrantes, partagent leurs biens, replantent des déserts une plante après l’autre, pourquoi ces gens-là n’intéressent pas davantage?
Alors bien sûr, il y a toujours quelqu’un qui se fait un petit peu remarquer, souvent quand la personne est jolie, jeune de préférence, souvent mince d’ailleurs aussi, ou a un bon réseau.
Et d’ailleurs des fois c’est une bonne chose. Je rappelle que Gisèle Pellicot, l’une de ses filles, faisait partie du grand réseau journalistique et des médias parisiens. Donc, ce n’est pas par hasard non plus qu’on a eu cette médiatisation qui a apporté du fruit, donc ce n’est pas toujours négatif.
Mais finalement, pourquoi on s’intéresse souvent plus aux personnes mortes comme modèle qu’aux personnes vivantes ? Et d’ailleurs, pourquoi est-ce que les personnes vivantes n’ont pas le droit d’être complètement vivantes, même quand elles ont subi de grandes offenses ou de grands malheurs?
Je pense, et c’est tout bête, mais à Marie Durand. Marie Durand, grand exemple du protestantisme français, de la résistance, enfermée 38 ans à la tour de Constance. J’y étais à la tour de Constance, c’est épatant d’aller là-bas.
Et j’ai une copine, pendant ses études de théologie, elle était guide là-bas, à la tour de Constance, et elle raconte qu’il y a un truc que les gens ne supportaient pas. Tu ne vas jamais deviner ce que c’est Stéphane, c’est trop drôle. C’est qu’à la fin de la visite, elle me disait : « Écoutez, pour Marie Durand, après 38 ans d’emprisonnement, tout est bien qui s’est bien terminé. Elle est sortie de cette tour et elle s’est très vite mariée avec un homme qu’il admirait, qu’il attendait et elle a pu fonder une famille, être heureuse ».
Les gens, ils étaient trop déçus! Il se disait, non, mais c’est une martyre, elle a souffert, elle a souffert pour sa foi. Ben non, en fait, on peut être une martyre, souffrir pour sa foi, puis vivre des grands moments de joie, être heureux et heureuse en fait, tout en étant des modèles.
La recherche de modèle parfait
[Stéphane] C’est vrai que certaines personnes ressentent presque un sentiment de trahison. Lorsque ces personnes investissent leurs émotions dans l’image d’une personne, on veut que ce soit parfait, qu’il n’y ait pas d’aspérité, qu’il n’y ait rien qui dépasse. Tout est lisse. La belle histoire, l’hagiographie, parfait, parfait, parfait.
Mais qu’est-ce qu’on recherche dans ces modèles-là, dans ces idoles? Est-ce qu’on recherche justement la perfection, ce qu’on ne peut pas atteindre nous-mêmes, mais qu’on aimerait tellement?
Est-ce qu’on ne préfère pas plus des gens ordinaires, je pourrais dire? Des gens justement qui ont souffert, qui ont douté, qui ont surmonté des épreuves, qui ont fait des erreurs, qui ont reconnu leur tort, qui ont réessayé. Qu’est-ce qu’on recherche?
Moi, un des trucs que j’ai remarqués, c’est le personnage de mère Thérésa, qui a été acclamée de son vivant. Mais à la suite de sa mort, il y a des choses qui sont sorties.
Elle avait écrit des trucs sur qu’elle ressentait le doute, qu’elle avait des périodes plus sombres au niveau de la foi. Puis là, il y a eu des trucs aussi que la gestion financière n’était pas vraiment optimale. On ne parle pas de malversation, mais disons que la comptabilité, ce n’était pas sa force. Les choses étaient un peu mélangées. Et là, les gens disaient, mais c’est scandaleux tout ça.
Encore une fois, qu’est-ce qu’on veut? On veut la personne qui agit sans erreur ou la personne qui réussit de grandes choses, mais qui se questionne, qui a un doute.
Moi, j’aime bien être capable de me reconnaître un peu dans ces modèles-là, dans ces idoles-là. Je peux me dire : « ah, cette personne-là a eu une passe un peu plus difficile. Ah, moi aussi, j’ai une passe plus difficile. Elle s’en est sortie. Ça m’inspire pour m’en sortir. »
L’importance des modèles féminins
[Joan] En plus, en tant que petite fille, moi, je manquais de modèles féminins, de leadership féminin, en fait, dans les Églises, dans le religieux. Vraiment, on ne voyait jamais les femmes rabbins, les femmes imams. Bon, côté catholique, voilà. Et puis, j’entendais parler quand j’étais petite de femmes pasteurs. Ça, c’était un sujet assez récurrent, parce que tu pouvais avoir des discussions là ou là, et puis on disait oui, ben voilà, moi, ma pasteure.
Mais moi, de là où je suis originaire, la paroisse réformée du Bouclier de Strasbourg, il n’y avait pas de femmes pasteurs dans mon environnement. Il y avait des femmes, des laïcs très investies, c’était déjà chouette, mais pas de femmes pasteure.
Et pourtant c’est dommage parce que 100% des femmes en situation de leadership dans les églises expliquent qu’elles avaient besoin de penser à une pionnière pour s’y raccrocher en fait.
Ce serait que quand on vient faire des tas de procès à des femmes comme Mère Thérésa. D’un côté, c’est juste de souligner aussi ce qui n’était pas ok. D’un autre côté, c’est aussi de l’acharnement en fait, parce qu’il y a beaucoup d’hommes qui ne sont pas ok dans leur gestion, qui font un peu n’importe quoi. Et finalement, on va finir par te dire ce qui compte, c’est son œuvre ou ce qui compte, ce qu’il a fait.
D’ailleurs, il y a un exemple avec un symposium qui a dû avoir lieu, complètement délirant, pour un prof de théologie dont je n’ai même pas envie de parler.
Et là, on a bien vu que pour ce symposium, pour ce prof de théologie, qui pourtant a reconnu un certain nombre de trucs vraiment super pas ok, vraiment des choses qui ne vont pas du tout. Il y a plein de gens qui continuent à penser que c’était quelqu’un d’hyper intéressant, qui avait beaucoup contribué à la recherche. Et puis de toute façon, tout le monde a ses faiblesses et ses failles.
Et alors c’est là qu’on se rend compte qu’on a du mal à perdre une figure tutélaire. Et on voit aussi que la personne qu’on considère comme une figure tutélaire, elle a du mal à perdre cette petite aura qu’elle a. « C’est un modèle de recherche, de réflexion, de savoir théologique ». On sent que quand tu remets un peu en question ça, sentir jugé, vexé.
Moi j’ai interpellé des personnes qui avaient annoncé qu’elles allaient participer à ce symposium alors que voilà, ça aurait été mieux de ne rien faire ou de récolter de l’argent pour les personnes qui ont souffert de certaines situations.
« Et oh là, là! Comment tu oses me dire ça, me parler de ça? Faut quand même penser aussi aux contributions exceptionnelles qu’a pu faire ce pasteur. »
Mais est-ce que la recherche de vérité ne fait pas partie de l’amour aussi? Est-ce que cette recherche à tout prix de modèle ne devient pas de l’idolâtrie?
Je me méfie beaucoup de la him-pathy, le fait d’avoir tellement de sympathie parce que cette personne a apporté beaucoup à ce domaine et à la recherche. Il n’y a pas de her-pathy, très rarement, donc on voit tout de suite qu’il y a un problème.
Choisir des modèles qui nous arrangent
[Stéphane] On adopte des modèles qui font notre affaire. C’est très rare qu’on va prendre dans l’absolu, telle personne a accompli telle chose. « Je vais suivre cet exemple ». Souvent, ça correspond à qui nous sommes.
Lors de la première campagne de Donald Trump, ça paraît tellement loin, un des scandales, parce que ça a été quasiment oublié tellement qu’il y en a eu, c’est qu’il a eu une relation extra-conjugale avec une vedette de la pornographie.
Et de voir des pasteurs, des commentateurs dire : « Donald Trump, c’est comme le roi David. Il y avait des aventures, le roi David et c’est un grand roi, c’est un grand pilier de la foi ».
Donc, on essaie de prendre certains modèles pour justifier des choses qui sont assez difficiles à être justifiées. Là, je pense qu’il y a un décalage.
Dire « Moi, j’aspire à être, je ne sais pas, avoir plus d’empathie, d’aider mon prochain comme telle personne », ça c’est une chose, mais lorsqu’on est rendu à chercher des modèles pour justifier des errements, justifier des crimes, justifier des choses qui sont difficilement justifiables, là je pense qu’il commence à y avoir un enjeu. On n’essaie pas de s’élever vers le haut, on essaie de justifier vers le bas.
Être un modèle pour les autres
[Joan] Et d’ailleurs, je suis vigilante au fait de justement, à la fois, que les gens puissent avoir quelqu’un avec qui raisonner, ce qui est mon boulot aussi en tant que pasteure et puis en aumônerie de la migration, quelqu’un à qui les gens puissent se raccrocher dans leurs épreuves, d’une façon j’espère la plus équilibrée possible, dans l’idée qu’ils et elles puissent boucler des boucles et sortir de leurs épreuves.
Et puis en même temps, des fois, je m’auto-observe et je suis étreinte un peu d’un sentiment étouffant. Est-ce que justement, dans mes excès des fois de vouloir aider, syndrome de la sauveuse contre lequel il faut tout le temps se battre, est-ce que j’ai pu être un exemple un peu excessif pour d’autres? De rentrer tard, me lever tôt, m’occuper des autres?
Après d’un côté, moi j’ai beaucoup de plaisir à le faire et puis quand je n’arrive plus à le faire, de toute façon moi je fais des pauses, je n’ai aucun problème avec le concept de pause, de Shabbat. Mais quand on est profilé, qu’on est un peu visible, en tout cas pour des personnes qu’on accompagne, c’est une responsabilité en fait.
Et puis c’est une responsabilité qui, qu’on le veuille ou non, est un peu double quand on est une femme. Parce qu’on est assez récente dans le métier, on est encore en train de construire un peu ce que c’est que d’être femme, ministre, pasteur dans un corps pastoral qui a été créé, conçu pour et par des hommes.
Et donc voilà, il y a des fois un bout d’excès, mais de réflexion éthique autour de ça qui m’étreint.

Être un modèle positif
[Stéphane] Tu abordes, on a un point qui me touche vraiment. Est-ce qu’on est nous-mêmes des modèles, positifs ou négatifs? Il y en a qui aiment se présenter comme des modèles, comme je l’ai dit plus tôt, regardez-moi, je suis pasteur, je suis bon, je suis beau.
Mais je pense, par exemple, à mon fils, qui a maintenant 16 ans, qui me regarde fort probablement comme je regardais mon père. Fort probablement, toi, tu regardais soit ton père, ta mère.
Est-ce qu’on est des modèles positifs? Et ce n’est pas nécessairement parfait, mais positif. Est-ce que je suis inspirant pour les gens autour de moi? Par exemple, au travail, est-ce que je mets les priorités aux bonnes places? Est-ce que je passe assez de temps avec ma famille? Moi, je vois des pasteurs qui vont travailler 60-70 heures par semaine. Puis là, je me dis, oui, mais quelle sorte de vie de famille qui reste là-dedans? Est-ce que c’est quelque chose à imiter?
Donc, il y a ça aussi. Qu’est-ce qu’on dégage? Comment qu’on interagit avec les autres personnes? Est-ce qu’on peut être des modèles positifs?
L’absence de modèles féminins dans la Bible
[Joan] C’est compliqué aussi parce qu’on voudrait pouvoir trouver des modèles dans la Bible. Et moi, je suis souvent bloquée aussi parce qu’il n’y a pas beaucoup de modèles féminins dans la Bible sur des questions un peu de leadership spirituel, sur plein de choses.
Il y a des femmes qui disent et qui font des choses dans la Bible, mais on ne va pas non plus extrapoler et pousser la comparaison à des endroits qui sont super anachroniques.
Il y a Déborah. Mais est-ce que tout le monde a le caractère ou la force d’être Déborah? Conseillère de guerre, juge, elle fait plein de choses, elle est sous son palmier, elle est multi-task cette femme. Elle est mère de famille, elle est merveilleuse.
Mais on ne peut vraiment pas toutes être comme Déborah. On peut reconnaître, on peut honorer les Déborah dans nos vies, dans la Bible.
Et en même temps, on est obligé de voir que dans la Bible, il y a surtout des personnes qui se trompent, qui trompent Dieu, qui font des choses horribles, qui après sont rétablies quand même.
Et donc, c’est complexe de faire avec tout ça et de trouver des ressources au milieu de tout ça et de se dire, comment est-ce que je gère ces ressources-là, sans être littéraliste, sans vouloir absolument faire dire à la Bible ce qu’elle ne dit pas et construire un peu tranquillement et de façon participative, une sorte de leadership chrétien, le truc dont tout le monde parle.
C’est la tarte à la crème le leadership chrétien. Il y a même des bouquins là-dessus. Moi je rigole quand je vois qu’il y a des gens qui lisent des bouquins sur le leadership chrétien, je n’arrive même pas à comprendre comment est-ce qu’on structure ça, mais pourquoi pas quoi!
Être capable de relativiser son influence
[Stéphane] Je me souviens, il a y quelques années, j’avais acheté un livre à une amie pour sa fille, et c’était l’histoire d’Esther. Et sur le coup, elle m’a dit, c’est quoi? Esther a quand même confronté le roi pour sauver son peuple. C’est du courage. Ce n’est pas rien.
Je pense qu’il faut savoir parfois presque lire entre les lignes. Ce n’est pas toujours facile. Et parfois aussi, j’aime bien pour rester dans nos bibles, comment certaines personnes sont conscientes de leur influence.
Je pense beaucoup à Paul, qui, si on se fie à la bible, est demeuré célibataire. Mais dans la première lettre aux Corinthiens, au chapitre 7, verset 7, il dit : « En réalité, je préférerais que tout le monde soit comme moi, mais chacun le don particulier que Dieu lui a accordé, l’un de ceci, l’autre de ce don-là ».
Paul était conscient qu’il y avait de l’influence. Sûrement plusieurs personnes le considéraient comme un modèle à suivre. Mais il était capable de dire : « Ça, ça fonctionne pour moi. Je demeure célibataire. Je ne me marie pas. Mais je suis conscient que pour d’autres personnes, c’est autre chose ».
Et j’espère que moi, puis les modèles que je recherche ont cette idée-là, de ne pas sur-simplifier, ne pas généraliser le tout, d’être capable de dire voici mes qualités et voici ce que j’en ai fait avec, mais peut-être que vous avez d’autres qualités et essayez d’utiliser vos qualités pour la bonne raison.
Déjà là, moi je trouve ça un peu plus inspirant comme modèle qu’une personne qui nous dit voici la recette, voici comment faire, appliquer A, B, C, D, E, F.
Conclusion
[Joan] Je trouve ça assez épatant dans un podcast ouvertement progressiste. On termine plus ou moins avec une exégèse sur Paul, ce que Paul peut apporter dans nos réflexions. Merci Stéphane en tout cas pour cette conversation.
[Stéphane] Et merci à toutes les personnes qui continuent à nous écouter. On ne fait pas ça nécessairement pour la célébrité, on ne fait pas ça pour les chiffres, mais ça fait toujours chaud au cœur de voir que les gens sont à l’écoute et ça fait toujours chaud au cœur d’avoir des suggestions, des commentaires, des retours de votre part.
Vous pouvez le faire à questiondecroire@gmail.com.
Je veux remercier rapidement l’Église unie du Canada, notre commanditaire, qui nous permet de continuer cette aventure.
Joan, je te souhaite une très belle journée et porte-toi bien.
[Joan] Merci Stéphane. Au revoir à tout le monde et à très bientôt.
Liens
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Auteur et autrice

Rév. Stéphane Vermette
Pasteur de paroisse à Admaston, Kanata (Ont.), Quyon (Québec) et Église Unie Sainte-Claire (exclusivement sur internet). Coordinateur des communications et du développement en français de l’Église Unie du Canada. Depuis plus de 10 ans, il exerce un ministère numérique sur les médias sociaux (Facebook, Instagram, TikTok, YouTube, Bluesky) pour apporter une foi progressiste en français sur internet.

Joan Charras-Sancho
Joan Charras-Sancho est docteure en théologie protestante et pasteure. Active dans le canton de Vaud, elle accompagne les personnes migrantes et les communautés queers. Collaboratrice aux livres « Une bible des femmes » (2018), « Une Bible, des hommes » (2021). Son ministère cherche à créer des espaces d’écoute, de dignité et d’espérance pour chacun·e.